François Claude-Félix

Littérature, poésie, matières et couleurs

Nouvelles

Nouvelles publiées dans la revue Rue Saint-Ambroise

Extraites du recueil

La Combe Noire

(Récits d’apprentissage)

La galère de l’infini            

           Guillaume aimait jouer dans le vieil escalier de la ferme. Son grand-père lui avait raconté que le bâtiment avait été adossé, au siècle dernier, aux ruines d’un château, et que l’on avait conservé ces quelques marches pour accéder commodément à la grange. On voyait bien que jadis la vis se poursuivait ; les amorces des degrés supérieurs étaient encore apparentes au ras du plafond de plâtre. Les dalles étaient creusées par d’immémoriales ascensions, et l’enfant y plaçait des chevaliers de plastique combattant des dragons découpés dans des boîtes de céréales. « Regarde, Papy, c’était comme ça quand le château était neuf !  

- Au douzième siècle, il n’y avait plus de dragons, Guillaume… Tu as des exercices de calcul à finir, souviens-toi. Je t’aiderai, si tu veux.

             Le garçon entreprit de ranger ses jouets. Un dragon glissa et, tout à coup, disparut dans une fissure entre les pierres. Guillaume glissa ses doigts dans la fente et il sentit que la dalle, insensiblement, basculait. 

« Papy, Papy, la marche s’écroule ! »

             Devant lui s’était ouverte une cavité oblongue et profonde.

             Juste de Villedieu ramait, et chaque poussée s’ajoutait à la précédente, sans une pause ; et la rame dessinait sur la surface de la Méditerranée un cercle auquel s’ajoutait aussitôt un autre cercle. 

            Dans le désarroi de sa capture, un mois auparavant, sur la route de Saint-Jean d’Acre, combien d’ondes le Croisé avait-il laissé lui échapper, avant d’avoir l’idée de les compter ? Plusieurs jours, plusieurs nuits, il avait gémi. Puis il s’était souvenu qu’enfant, sur la butte de Villedieu, il comptait les degrés de l’escalier à vis du donjon, et qu’ainsi il arrivait au sommet plus rapidement ; de là, il pouvait librement laisser son regard se perdre entre les milliers d’arbres de sa montagne, à la recherche d’un unique faucon qui trahirait le retour de son père.

             Depuis, il comptait.

             Poussée après poussée, il comptait. L’esprit occupé à dénombrer soigneusement, il remarqua à peine que, peu après la huit cent huit millième, son voisin de banc – un gaillard blond dont il ne comprenait pas la langue – s’était écroulé et avait roulé à ses pieds. L’aviron était devenu un peu plus lourd, mais trois hommes pourraient encore le manœuvrer jusqu’au prochain port.

             Juste estima que la course pouvait encore durer quelques jours, une semaine tout au plus, car les réserves d’eau étaient déjà entamées, et que l’on avait réduit les rations des galériens. Si le Barbaresque voulait disposer d’un navire en état, il ne pouvait trop longtemps assoiffer son équipage. Déjà plusieurs postes n’étaient plus tenus. Les hommes libres inspectaient les rangs, l’air préoccupé.

             Huit cent soixante mille. Juste n’avait plus le temps de réfléchir à tout cela. Il comptait. L’esprit du sire de Villedieu s’était vidé de tout autre objet que la suite des nombres, qu’il déroulait méticuleusement à bout de bras dans le silence intérieur de son crâne. Plus les nombres devenaient longs et plus ils chassaient toute autre image – même cet infini horizon liquide qui miroitait aux rayons du couchant.

             Bientôt le nom des nombres allait lui manquer. Personne n’était allé au-delà de mille milliers. Aucun troupeau n’avait jamais compté autant de têtes. Comment franchirait-il cette limite ? Comme la cadence ralentissait, il pouvait imaginer des solutions. Car s’il interrompait son compte, qu’adviendrait-il de son esprit ? Il était vide de toute sensation, de tout souvenir autre que cette énumération immémoriale ; et si son esclavage ne finissait jamais, les nombres l’accompagneraient-ils jusqu’au bout de sa vie ?

             Le rythme diminuait de plus en  plus, en même temps que se rapprochait le nombre fatidique. Le vent s’était levé et forcissait. La galère roulait d’un flanc sur l’autre ; on avait hissé une voile qui secourait à peine l’équipage, tant le bâtiment était lourd du butin arraché aux nefs génoises ou catalanes assaillies depuis son départ de Tunis. La carène arrondie embarquait des paquets de mer qui balayaient la chiourme et rinçaient les ponts des immondices accumulés par les deux cents hommes enchaînés aux bancs. Une odeur de sel neuf et d’iode remplaçait la puanteur du temps calme que l’on venait de traverser. Dans cet air vivifié, les nombres de Juste se dispersaient rageusement et se perdaient dans le fracas des giclées d’eau tiède.

             Les yeux brûlants, il se préparait à l’échéance. Avant la nuit, il faudrait l’affronter. Dix centaines de mille – et ensuite ? Une vague déferla à ses pieds. L’aviron était devenu plus léger. Juste ne comprit pas qu’il s’était brisé au ras de la coque. La galère gîtait. Le compte s’était interrompu. Les hommes luttaient pour se détacher du banc. Les fouets tournoyaient, tentant de maintenir la cadence de ceux dont les rames étaient encore utiles. Les voiles étaient déchirées. Des lambeaux de tissu et des espars encombraient le pont, étouffant les hommes. 

            Une lumière balaya le ciel, encore lointaine, trouvant son chemin au travers de trouées que ménageaient les nuages. Le phare d’Alexandrie ! Les galériens ne ressentaient plus les coups, n’écoutaient plus les ordres. Ils arrachaient les bancs, les points d’ancrage de leurs chaînes et se jetaient à l’eau, tendant leurs efforts vers le rivage. Le bâtiment désemparé craquait. Les bordures disjointes étaient autant d’esquifs auxquels s’agrippaient des mains sanglantes.

             Juste de Villedieu ne s’était pas enfui. Hébété, appuyé au reste de son aviron, il répétait indéfiniment le dernier nombre. Il avait compté le temps, et, maintenant qu’il ne ramait plus, le temps ne passait plus. Il fallait absolument qu’il retienne cela – car son nom était dans ce compte.

             Assis vingt-sept marches avant le sommet de la tour ruinée, le petit Juste verrait-il jamais le faucon ?

             Ce fut sans doute ce qui le sauva. La galère s’échoua sur un banc de sable du delta, à l’orient du port. Tout le reste de la nuit, le vent arracha pièce sur pièce à l’épave. La plupart des hommes étaient noyés. Au petit matin, lorsque la mer se fut calmée, on voyait flotter ça et là des cadavres, accrochés aux planches arrachées à la coque. Une longue bande de sable s’était dévoilée à tribord, qui menait à la terre ferme.

             Ils étaient deux sur la nef disloquée : Juste, assis à sa place, le sourire aux lèvres, encore enchaîné au pont éventré, et le capitaine de la galère, dont le caftan déchiré trahissait malgré tout le statut. Les lèvres du galérien murmuraient sans cesse les mêmes paroles. Le Turc entendit la mélopée sourde qui lui parvenait du banc ; il s’approcha du Franc et détacha sans peine l’anneau des planches lacérées. Il lui dit quelques mots que Juste ne comprit pas. Puis, comme celui-ci ne bougeait pas, il le prit par les épaules et lui demanda en langue d’oc ce qu’il répétait ainsi. 

«  Est-ce notre naufrage qui te rend si heureux ? 

- Neuf cent nonante neuf mille neuf cent septante trois… J’ai ramé neuf cent nonante neuf mille neuf cent septante trois poussées. Je les ai comptées une à une, et je ne veux pas l’oublier. 

- Ecris-le, dit le Turc. 

- Cela peut-il s’écrire ? Je n’ai ni parchemin, ni encre – et je ne saurais trouver les signes justes. »

             Le capitaine observa Juste attentivement ; il évaluait l’homme. Il sortit de sa ceinture un fin poignard courbe, au manche d’ivoire et d’argent délicatement ciselé. Avant que le galérien n’ait pu réagir, il lui fit une longue entaille au creux du bras gauche. 

« Ne crains rien. L’eau de la mer suffira à refermer cela.  Il arracha un pan du vêtement de Juste et traça sur le tissu une suite de six signes de sang. - Tu es un homme libre, maintenant. Voici le gage de ta liberté. J’ai écrit là le nombre de coups de rame que tu as donnés pour moi, et je te tiens quitte pour cela. Maintenant, suis-moi. Allons à Alexandrie. J’ai besoin de toi pour sauver le meilleur de la cargaison. »

             Le Franc regardait, incrédule, le morceau de linge et les six caractères alignés. Il ne parvenait pas à se résoudre à quitter le banc ni à cesser de répéter le nombre fatidique. Le Turc dut le soulever et l’entraîner à travers les bordages. Ils écartaient les planches des cloisons démantelées. Le capitaine regardait à droite et à gauche, reconnaissant les marchandises amoncelées dans les entreponts en désordre. Il négligeait tout cela et continuait d’avancer, sûr de lui. Juste le suivait sans réfléchir, serrant contre lui son étoffe et marmonnant toujours. Ils arrivèrent devant une écoutille apparemment intacte. Le Turc détacha une clef qu’il portait autour de la taille, retenue par une cordelette à même la peau. Le battant s’ouvrit. Ils descendirent dans une pièce dont les parois étaient recouvertes de métal. Là se trouvaient plusieurs coffres. 

« Ceux-ci, désigna le capitaine sans hésiter. Si nous parvenons à les transporter en ville en lieu sûr, le voyage n’aura pas été inutile. Je te fais confiance. On peut faire confiance à celui qui compte. »

             Juste ne répondit pas. Contre une cloison s’appuyait un petit meuble en bois précieux. Des tiroirs renversés dans le bouleversement de l’échouage s’étaient échappées des liasses de feuillets couverts de signes alignés, des signes semblables à ceux que le capitaine avait tracés sur son lambeau de camisole. Il comprit que son compagnon ne lui mentait pas. Les nombres s’écrivaient ainsi. 

« Ce sont les comptes de Hussein, commenta le capitaine. Mon ami Hussein est mort maintenant, que Dieu et le Prophète le reçoivent. J’ai vu son corps emporté par la mer. Dépêchons-nous d’emporter cela avant que les pillards ne découvrent l’épave. »

             Juste s’empara sans mot dire d’un coffret qui gisait à terre, ouvert et vide. Il y plia son linge sanglant, referma les ferrures et le fixa à sa ceinture ; puis il se chargea d’un lourd coffre cerclé de métal noirci par l’humidité et suivit son guide au dehors de l’épave.

             Ils avançaient avec précaution le long de l’isthme qui menait aux premiers roseaux. Les oiseaux marins les tourmentaient d’un vacarme incessant de rires et de  sanglots – ou bien était-ce l’équipage de noyés qui réclamait sa part ? Le Musulman invoquait sans cesse à voix basse la protection du Prophète. Juste avait perdu la foi en dénombrant son esclavage, et il ne craignait plus la mort. La suite des nombres ne finirait jamais. Il était le plus assuré des deux, et son compagnon avait peine à le suivre sur l’étroite piste de sable.

             L’enfant allongea son bras vers le fond du trou. Il effleura du doigt un cadre de métal, puis saisit un anneau. Lorsque son grand-père arriva, Guillaume finissait d’extraire une cassette d’une trentaine de centimètres de côté. Le couvercle, qui portait le fermoir, semblait fait d’os ou d’ivoire, finement gravé de lignes entremêlées. Les autres faces, en bois, avaient moins bien résisté au temps et jouaient dans les ferrures rouillées. Pourtant, la serrure tenait encore. Le reste de la cavité était vide. Elle avait été visiblement aménagée pour y placer ce coffret, et rien d’autre.

             Le vieil homme examina la découverte de son petit-fils. 

« Ce sont des inscriptions en arabe, dit-il, observant la plaque supérieure. Guillaume lui raconta comment le dragon, pour échapper aux chevaliers, avait fait basculer la dalle. - Nous verrons cela demain. Il est temps d’aller faire tes opérations. Puis tu iras compter les étoiles pour t’endormir », ajouta-t-il en souriant.

             Le conservateur du musée historique du département vint à la Combe Noire. Il datait l’objet de la fin du douzième siècle. Il fit glisser une lame le long du fermoir et parvint à ouvrir la serrure qui n’était pas verrouillée.

              Dans le coffret, se trouvait une monnaie d’argent. Une unique pièce à l’effigie de Manuel Comnène, basileus de Byzance. Elle reposait sur un chiffon de coutil grisâtre sur lequel Guillaume lut, écrit à l’encre bistre, ce nombre étrange : 999973. Les chiffres étaient un peu tordus, écrits par un gaucher peut-être, mais le nombre était bien reconnaissable, et n’importe quel élève de CM1 aurait pu le lire.

                A la grande surprise du garçon, le conservateur lui donna la pièce et emporta le chiffon.              

QRZ Angélique

              Les champs de colza déroulaient un infini désert de dunes jaunes. Leur odeur entêtante submergeait la cabine du Scania qui progressait lourdement sur la nationale. La C.B. grésillait depuis des heures, mélangeant ses sifflements à la musique ethnique que déversait l’autoradio. Ibrahim était tenté d’interrompre ces bruits, pour se retrouver dans le silence lénifiant de cette fin d’après-midi ; enfant, il avait aimé traverser les grands ergs, où seul l’imperceptible bruissement du vent sur le sable emplissait le crépuscule – et cela lui semblait déjà tout un vacarme. Mais il craignait de s’assoupir, et les informations transmises par les collègues gardaient leur valeur. Il se résignait donc à subir les plaisanteries douteuses et les banalités, comme chaque jour depuis qu’il conduisait seul son trente tonnes sur les routes de France. 

               Lui-même parlait peu dans le micro ; juste le nécessaire pour signaler sa présence ou retransmettre une information. Il reconnaissait certaines voix, avant même que les utilisateurs n’aient décliné leur identification ; celles des routiers habitués des mêmes parcours, ou celles des émetteurs fixes égrenés tout au long de sa route, femmes de chauffeurs solitaires dans les cités, retraités désœuvrés ou gamins recherchant sur la B.L.U. les contacts les plus lointains. Parmi tous ceux-ci, qui aurait pu parler d’Ibrahim ? Sans doute la plupart l’avaient-ils entendu  prononcer son nom, mais aucun ne se souvenait d’un propos ; pourtant, il les écoutait, les suivait même parfois sur des canaux moins encombrés, lorsqu’une conversation captait son attention. Et ainsi avait-il appris bien des choses ! Le soir tombait. Il s’arrêta une demi-heure dans une aire de service, avala un hamburger – qui sait s’il n’y avait pas de la graisse de porc dans cette mixture sans goût défini ? Dieu me pardonne ! se demandait-il à chaque fois – une bouteille d’eau minérale et un café. Puis, le plein de gazole fait, il repartit sur la route. Le crépuscule avançait. Il n’avait pas sommeil, mais son mouchard l’obligerait  à une halte prolongée dans peu de temps ; il avait pu acheter son propre camion, il était son seul maître maintenant, et il ne voulait pas compromettre son activité en transgressant la loi. Il connaissait plusieurs endroits pour stationner dans ce secteur. Il savait qu’il risquait sans doute davantage d’être détroussé là que sur une aire aménagée, mais c’était le prix de la tranquillité et du silence. Il se rangea dans un ancien méandre de la nationale, à l’abri d’une double rangée de peupliers. La nuit était maintenant profonde, la lune ne s’était pas encore levée. 

              Malgré l’obscurité, Ibrahim ne se décidait pas à s’allonger sur la couchette ; il écoutait, calé dans son siège, les conversations qui traversaient le canal 14. Des voix habituelles répétaient les mêmes phrases qu’hier, ponctuées des codes et des nombres qui encombrent les ondes. Les indicatifs se croisaient, et, s’il connaissait la plupart des routiers, il cherchait à imaginer quel aspect pouvaient avoir ceux qui s’affublaient de surnoms aussi pompeux que Vénus 21, Napoléon 39 ou Soleil 07 ; la modestie n’est pas de mise dans ce monde ! Chacun avait son sujet préféré : ainsi, chaque soir, Gus dissertait-il sur des questions pseudo-scientifiques pour qui voulait bien écouter ses interprétations renouvelées des derniers articles de Science et Avenir ; cette vulgarisation en valait bien une autre et cela évitait à Ibrahim la lecture du magazine. Il rangeait dans un coin de sa mémoire tout ce fatras – et lorsque le professeur se répétait, il lui arrivait de lancer un joyeux « Arrête, Gus, tu nous l’as déjà dit cent fois ! », qui déclenchait inéluctablement un flot d’excuses confuses… il était aussi  tenu au courant de l’intimité des stars, des stratégies souterraines des hommes du pouvoir, et tout un ensemble de fatalités qui frappaient l’un ou l’autre ou le monde entier. Il ne triait rien, enregistrait tout et s’endormait sans éteindre le récepteur. Ses rêves  étaient ainsi nourris d’un monde de paroles, mais leur paysage restait un désert – des dunes de son enfance aux grandes cultures  qui environnaient sa route quotidienne. Les mots n’étaient que du sable, ou des semences uniquement vouées à la reproduction identique d’autres semences. Son esprit était un silo où les grains s’amoncelaient ; de la farine, car déjà moulue par sa mémoire – mais sans levain pour en faire du pain. Alors il voyait sa mère, là-bas, dans le douar – Que Dieu et le Prophète la bénissent ! – qui pétrissait la pâte pour le nourrir de galettes au miel. C’était cela, un homme ? Une pâtisserie qui attend de lever ? 

              Et soudain une voix traversa son hébétude.  « 88, c’est Angélique ! » Il sursauta. Etait-elle part du rêve ? C’était une voix nouvelle et inattendue, avec des harmoniques à la fois fraîches et graves qui avaient résonné dans la cabine. Une voix de galette au miel et la source Zem-Zem au milieu du désert. « 88, Angélique ! » Cette fois, Ibrahim était bien éveillé. La voix ne venait pas de l’intérieur de lui-même. Pourtant, personne ne lui répondait. L’émetteur devait être tout proche, mais il n’était pas assez puissant pour couvrir le brouillage de l’autoroute, et parvenir jusqu’aux stations éloignées. Ainsi, pensa Ibrahim, Angélique « modulait » pour lui seul. Une troisième fois, la jeune femme énonça son nom après les chiffres de courtoisie traditionnels. « Ibrahim pour Angélique ! tenta le routier.  88, suis-moi sur le canal 21. » Il tourna la manette de sept positions vers la droite, captant au passage des bribes de discours. Le 21 était désert. Il avait dit ce nombre par hasard – mais à cette heure, il devait y avoir encore beaucoup de canaux disponibles sur la fréquence pour une conversation privée, bien qu’on ne puisse jamais être certain que quelqu’un n’écoutait pas sans se manifester. Lui-même avait parfois pratiqué ce voyeurisme, et il avait surpris bien des paroles impudiques et des secrets qui l’avaient conforté dans sa méfiance envers tous les hommes et toutes les femmes, et dans sa réserve au micro. Pourtant, ce soir, il y avait dans cette voix une vibration inédite, une magie qui l’incitait à répondre. Il l’entendit avec jubilation résonner de nouveau dans le haut-parleur : « Angélique pour Ibrahim ! » et, cette fois, sans aucun doute pour lui seul. C’était un parfum qui pénétrait dans sa cabine, substituant le jasmin à la fadeur entêtante du colza. 

              « Bonsoir, Angélique, dit-il. Il se tut quelques secondes, ne sachant que dire. Puis il se lança. J’aime ta voix. Je réponds rarement, je ne sais pas parler. Mais j’aime ta voix. Tu es nouvelle ? Je ne t’avais jamais captée. 

    Merci, Ibrahim,  je ne cherche pas les compliments. J’essaie de plaire, de te plaire puisque c’est toi qui m’as répondu. Je ne connais personne. 

    Tu modules depuis un mobile ? 

    Oh, épargne-moi le jargon de la C.B., veux-tu ? Nous ne sommes plus sur le 14, et je ne t’ai pas suivie jusqu’ici pour ces mots-là. 

    Je n’en connais pas beaucoup d’autres, tu sais. Je ne suis qu’un routier ; toujours au volant, hormis les pauses réglementaires, comme en ce moment. Je dois rembourser le camion, et c’est dur. Angélique, c’est ton nom, ou seulement un indicatif ? moi, je m’appelle vraiment Ibrahim, je suis un homme simple. 

    Tu as une voix agréable, Ibrahim, continue à me parler. Ne me pose pas de questions. Pas encore. Parle-moi. 

    Qu’ai-je à dire ? Je suis un homme simple. Mon univers se borne aux deux rubans de paysage qui défilent à droite et à gauche de ma cabine ; et cela a toujours été ainsi. Je ne suis qu’un regard au travers de la transparence du pare-brise. (Qui parle ? s’interrogeait Ibrahim en s’étonnant des mots qu’il prononçait. Je suis certainement possédé par un djinn. Jamais je n’ai jamais dit autant de paroles à la suite. Cela n’a pas de sens.) 

    Ce n’est pas mal pour un homme simple, dit ironiquement la voix de la jeune femme. Des paysages… 

    Non, non, je ne sais pas parler. 

    Apprends pour moi. Je t’aiderai, s’il le faut. 

    C’est le vent du désert, le sirocco qui apporte les discours des djenoun. 

    Mes paysages aussi sont des déserts. Des déserts immobiles. 

    Sur chaque rocher du Haut Atlas, il y a un génie… commença Ibrahim à la manière des Anciens. Mais tout cela était trop lointain. Aujourd’hui, c’était l’odeur âcre de l’asphalte, des graviers, mêlée aux relents des cultures industrielles, les bribes de conversations triviales qui avaient remplacé les veillées. Comment assembler tout cela et produire un discours ? 

    Autour de moi, pas une lumière, dit-il. Une rangée de peupliers, une étendue de colza qu’on devine au parfum plus qu’on ne la voit – et seulement ta voix. Que veux-tu que je te dise de plus ? 

    Le désert, insista-t-elle. 

    Tout est désert, s’entendit-il répondre. J’ai du sable dans la mémoire. 

    Le sable mesure notre temps, suggéra-t-elle. Laisse-le s’écouler. » 

              Alors il se souvint de son dernier voyage, et il s’essaya à le dire. Angélique l’encourageait : le plus souvent, elle répétait ses derniers mots, créant ainsi une impérieuse nécessité d’aller au-delà. Puis ses interventions s’espacèrent, se limitant à un mot, à une syllabe, à un son. Ibrahim s’aperçut qu’il venait de parler plusieurs minutes… Il fit une longue pause, et ils n’entendirent plus, l’un et l’autre, au travers du grésillement de la porteuse, que la lente scansion de leur respiration. L’homme sentit qu’il devait rompre cette attente. Il se remit à parler, apprenant les mots au fur et à mesure qu’il les proférait ; c’était un travail semblable à celui d’un mineur, qui découvre et extrait le minerai d’une galerie sans lumière – et, ramené au jour, celui-ci revêt un aspect inattendu, révèle des couleurs, des chamarrures, parfois un reflet éblouissant qui force à fermer les yeux, mais aussi des brisures, des arêtes ou des cavités où le regard s’égare. Il parlait de ses paysages ; et, tout en parlant, il écoutait le souffle d’Angélique. Elle ne répondait pas : il ne laissait aucun intervalle, son discours était plein et continu. Le souffle cependant, et l’attention de la jeune femme qu’il traduisait, prenait autour de lui forme et consistance. Il eut bientôt l’impression de pouvoir la toucher. La cabine était habitée par cette écoute sans pudeur. Lorsqu’un moment, il se contraignit à un silence, il crut entendre une plainte, ou peut-être un chant ; la voix était chair autour de lui, contre lui. Alors, de la carrière si longtemps inexploitée de ses sens, il arracha des joyaux ignorés. 

              Il décrivit les paysages de ce corps, qu’elle avait installé là, et dans lequel il retrouvait la splendeur du désert ; et il traçait sur les dunes les lettres géométriques des alphabets du Tafilalet, dont il ne  connaissait pas la signification, mais qu’il avait vu les Anciens – Que Dieu et le Prophète les bénissent ! – former sur le sable. « Je sens ton regard pénétrer à l’intérieur de ma cage de verre ; et mon regard à l’intérieur de toi, caresse ton corps stéréophonique près de moi… 

    A l’intérieur de toi, murmura Angélique… Où suis-je ? 

    Ici, répondit-il – et il tendit la main vers elle. Je ne te vois pas. Il fait nuit. 

    Viens me rejoindre. » 

              Il quitta le parking et le camion se glissa dans l’obscurité de minuit. Presque aussitôt après avoir quitté la nationale, il traversa un gros bourg que n’éclairait plus qu’un lampadaire ; puis la voix le guida sur des chaussées secondaires dont il ignorait la destination. Il tâchait de se repérer, conscient du risque de s’égarer à l’écart d’un itinéraire praticable. Des pinceaux de lumière trouaient parfois la nuit, provenant d’on ne sait trop où. Il savait que l’émetteur d’Angélique n’était pas très éloigné de son point de départ : la grande route devait être là, derrière ces collines brumeuses. Une forêt s’ouvrit devant lui, annoncée par des bosquets épars au bord des champs sans limites. Il s’engagea sur sa gauche dans  un chemin forestier. La maison était tout au bout ; c’était un simple pavillon rectangulaire, aux fenêtres encadrées de briques vernies posées obliquement, comme l’administration en a construit des centaines au début du siècle pour loger ses fonctionnaires au plus près de leur tâche. Un panonceau ancien, en tôle émaillée criblée de points de rouille, luit sous les phares : La Combe Noire

              Ibrahim rangea son engin sur un terre-plein d’herbe sèche semé d’orties. La haie était envahie de ronces, qui projetaient des lianes couvertes de fleurs blanches et d’épines vers la bâtisse. Dans l’entrée, découpée sur un rectangle de lumière, il distingua une étroite silhouette sombre. La fille avait attendu qu’il ait éteint ses projecteurs pour ouvrir la porte. Ce n’est que lorsqu’il se trouva près d’elle qu’il vit qu’elle était nue ; elle frissonnait sur le seuil. Il la porta vers l’intérieur dans ses bras comme une épousée. Les lèvres d’Ibrahim étaient tout près du visage mince dévoré par des yeux immenses et clairs. Il lui semblait que ce n’étaient que pupilles sans paupières et sans fond, des yeux d’oiseau de nuit reflétant la lune. Il quitta la Combe Noire avant l’aube : il devait livrer dès l’ouverture du dépôt. Il avait plu. La cabine se désembourba avec un bruit d’arrachement, et la remorque dérapa lourdement à sa suite, laissant dans la glaise deux larges ornières béantes. Il avait laissé Angélique enfin endormie, ivre de mots autant que de plaisir – car chacun de leurs gestes avait été un discours. Ce n’est qu’arrivé à la première ville qu’il s’aperçut qu’il n’avait pas allumé son émetteur. Ibrahim avançait dans le silence. 

              Sur le quai, pendant que les Fenwick allaient et venaient, il revint peu à peu à lui. Puis ses collègues, le restaurant, le chargement du fret de retour lui permirent de passer une matinée machinale. Vers la fin de l’après-midi, il se retrouva sur le parking de sa nuit. Il tâcha de se remémorer son chemin jusqu’à Angélique. Mais alentour il ne retrouva aucun bourg : peut-être ces quelques maisons groupées à un carrefour lui avaient-elles paru dans la nuit une localité plus importante. Là aussi, un seul lampadaire se dressait au milieu d’un trottoir dépavé. Il gara le semi le long de l’accotement. Un homme âgé se tenait sur le pas de sa porte. « La Combe Noire ? Non, pas ici. Il n’y a pas de forêt, pas même de bois ni même de haies ; plus rien que du colza, du maïs, des céréales à n’en plus finir ; un océan de grandes cultures qui ont tout submergé. Peut-être avant guerre… J’ai entendu mon père raconter cela. La Madelon de la Combe Noire. Avant guerre… » 

              Souvent Ibrahim a stationné sur l’aire d’Angélique. Plus d’une fois il a passé là des nuits de veille, lançant sur la fréquence mille et un appels :  « Ibrahim pour Angélique ! Ibrahim pour Angélique ! » Ailleurs, il discourait sur Elle. Puis les saisons de vingt-cinq années ont recouvert le paysage de nouvelles végétations – le brun des labours, le vert des levées, l’or des récoltes, et le souvenir tenace malgré tout.  Sur le barrage, les poids lourds s’accumulent en longues colonnes épaisses. Dans les premiers rangs, Ibrahim organise le bivouac. Ses camarades l’ont choisi pour porte-parole ; il est celui que l’on verra sur les écrans régionaux, peut-être même au journal de vingt heures. Il porte beau une chevelure d’argent, épanouie en larges boucles. Sa voix est restée sonore, avec des accents de mélancolie dont il joue avec art pour surprendre la vigilance de ses interlocuteurs. A ces moments-là, le souvenir du désert et d’un corps l’aide à trouver les mots : « Que t’aurais-je dit, Angélique ? » Des voitures de presse sont parvenues à traverser les files de camions pour parvenir jusqu’à lui. C’est alors qu’il la voit : une jeune journaliste de l’équipe de France 3, qui s’avance vers lui caméra à l’épaule. Celle-ci est brune, mais il reconnaît les yeux sans paupières dans lesquels dansent ce soir des reflets du monde de métal qui les entoure. Il sait que le micro ne fonctionne pas encore : le voyant d’enregistrement est éteint. « Vingt-cinq ans, pense-t-il. Vingt-cinq ans hier. » 

« Venez, dit-il à la jeune fille. Je vous connais. Vous êtes la Madelon de la Combe Noire. 

    Je connais cette histoire, sourit-elle, Je suis née dans une Maison Forestière. Elle avance vers la cabine, fait un signe à un technicien. 

    Vous avez connu votre père ? 

    Djinna, on y va ? interrompt l’homme qui les a rejoints.          

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